J'ai l'errance languissante des jours de pluie printanière...
Déposé là par une âme charitable, il me tendait les bras ce rocking-chair. Dédaigné par ces badauds pressés d'en finir avec je ne sais quelle corvée, ce siège accueille mon postérieur avec toute la délicatesse qui lui est due.
Je le guignais du fond de la place quand j'ai compris qu'il me fallait prendre une décision si je ne voulais pas être coiffé sur le poteau. Nous étions plusieurs prétendants à cette place de choix.
Incontestablement, pour cette épreuve, outre ma détermination, je disposais d'un avantage non négligeable sur mes concurrents directs. Au fond, j'ai gagné une course à handicap !
Le couple de droite, malgré ses six points d'appui (deux cannes et quatre jambes) manquait de coordination dans ses efforts, sans compter la sournoise concurrence qui s'était instaurée entre les deux alliés de circonstance. Qui des deux s'assoirait en premier ?
Quant aux deux tourtereaux, croyant partie gagnée, ils ont échangé un baiser fougueux qui leur a été fatal... D'une foulée, je les ai dépassés magistralement ne leur laissant aucune chance de terminer dans un fauteuil !
C'était la grande et son copain moustachu qui m'inquiétaient le plus . Mais partis au pas de gymnastique, leur élan s'est arrêté net: l'œil de la belle attiré par les frusques d'un étal ambulant leur a fait perdre l'avance acquise de haute lutte.
Tout comme moi lorsque j'ai aperçu sur une table de bar la bouteille de whisky posée par mégarde par le garçon de café. Le temps qu'il se retourne, le flacon s'était blotti sous les pans de mon large manteau.
Et là, j'ai compris que j'avais gagné le gros lot : personne autre que moi ne poserait son cul sur ce magnifique fauteuil en cet après-midi de mai pluvieux entrecoupé d'éclaircies propices à la flânerie … et à la course au fauteuil.
Je peux donc me prélasser en toute quiétude, le temps de reposer mes gambettes éprouvées par cette marche forcée à laquelle je les ai contraintes. Avec ce fond de whisky, c'est le pied ! Jusqu'à la prochaine averse … à moins que quelque pandore ne me déloge de mon trône . J'ai l'habitude de leurs interventions inopinées ! A croire qu'ils ont reçu des directives à l'égard des nonchalants dans mon genre . Ah oui : je me souviens de quelque chose dans le genre « travailler plus... » Or, pour ma part, sans faire l'éloge de la paresse, je prétends sans fausse honte qu'elle a son charme.
Vous avez cependant constaté que dés lors qu'il s'agit de gagner une place assise avec quelque liquide bienfaisant pour compléter le tableau, je sais encore faire preuve d'une certaine imagination.