J’ai commencé à travailler à 15 ans.
C’est mon père qui a voulu, estimant qu’après des études primaires et 2 ans de comptabilité et de dactylographie, j’en savais assez.
Plus que lui d’ailleurs, pas du genre intellectuel. Il savait lire, écrire, compter, c’était assez !
Mon père était un manuel, un artisan comme on dit maintenant.
Menuisier.
Il m’a enseigné le métier, métier que lui-même avait appris pendant de longs mois d’exil dans le Nord de la France à reconstruire des maisons après la première guerre mondiale.
J’en ai « bavé », j’y ai laissé mes ongles et abîmé à jamais mes mains qui, à l’époque, étaient longues et fines. J’étais beau garçon ! Mon truc à moi, c’était le tango, j,’adorais danser ! J’ai pu oublier, comme on dit…
Je me suis cassé le dos à porter des planches en bois trop lourdes pour moi.
Le père me confiait les petits boulots : réparer le pied cassé d’une chaise, poncer une vieille porte déglinguée, remettre d’aplomb un buffet ancien..
Et puis le Père est mort…
Et puis les Allemands sont arrivés une seconde fois…
J’ai pris le maquis et rendu de menus services aux camarades.
Je suis rentré, les poches vides.
Et j’ai commencé à ressortir de vieux dessins, à les remodeler à mon idée : les escaliers…
Il y en avait de toutes les formes, les droits, les larges, les en-colimaçon, les étroits pour les caves ou les greniers. En bois toujours, en chêne, le meilleur !
La scierie m’a fait crédit et j’ai appelé mon copain André pour m’aider à transporter les lourdes planches de chêne jusqu’au vieil atelier de mon paternel.
Levé à 6h, je sciais, je rabotais avec rage pour honorer les commandes qui pleuvaient maintenant car après une guerre, il faut reconstruire et vite.
A deux, on ne s’en sortait pas, j’ai engagé un jeune plus jeune que moi et cette fois, c’est moi qui l’ai formé. Ma petite entreprise, la seule de la ville en ce temps-là, marchait bien. J’ai même travaillé au Palais Royal !
Entretemps je me suis marié et ma fille est arrivée.
Pas le temps de jouer, le dimanche, seul jour où je ne travaillais pas, était le jour des plans et de la comptabilité.
Le dimanche matin seulement.
A midi, après un solide dîner en famille, j’allumais un cigare et sirotais un verre de cognac, ma récompense de la semaine. Et puis je m’endormais pour une longue sieste réparatrice.
Et le soir, j’écoutais les résultats sportifs à la radio.
Maigre consolation, car j’étais un fou de foot depuis mon plus jeune âge.
J’ai dû renoncer à 3O ans, trop épuisant après une semaine de boulot.
Je ne suis jamais vraiment parti en vacances.
Juste une petite journée à la mer de temps en temps.
Et puis l’âge venant, la poussière et la sciure de bois ayant eu raison de mes poumons, j’ai été contraint d’arrêter, le cœur en morceaux.
J’ai cédé mon atelier à André, mais aucun jour ne s’écoulait sans que je puisse m’empêcher d’y passer.
Et puis j’ai monté l’ultime escalier, celui que l’on ne redescend pas…
Ma seule consolation : la réussite de ma fille Amanda.