A vous tous, famille et amis qui m'ont accompagné tout au long de ma vie,
Quand vous lirez cette lettre j'aurais déjà disparu,
Cette nuit j'ai pris conscience que la vieilleisse me ronge de plus en plus. Ultime moment de lucidité? Je n'en sais rien. La maladie me tord les os. Je ne mange plus avec aucun plaisir. Mes tentatives pour cacher mes pertes de mémoire ne suffisent plus. J'ai des doutes sur vos prénoms, qui vous êtes exactement... Je ne peux plus vivre une vie normale.
Je ne supporte plus de constater jour après jour la dégradation de mon être. Je ne supporte plus de me comparer à vos corps encore pleins de capacités. Je vois trop vos regards entendus à propos de ma santé déclinante.
La vie est un escalier à double tranchant. Arrivés au sommet de notre évolution on ne peut plus que redescendre de l'autre côté. Et alors chaque marche est plus difficile à supporter. Chaque marche descendue nous pèse tellement qu'elle nous fait courber le dos.
Alors plutôt que de me torturer, que de vous torturez, j'ai décidé de fuir. Je pars loin d'ici. Je laisse tout derrière moi. Aucun objet ne me torturera en évoquant un passé que je suis en train d'oublier. Je m'isole de tout ce qui a constitué ma vie pour finir mes jours plus tranquille.
Je vivrais seul au jour le jour, sans miroir ni passé. Je vivrais seul sans douleurs ni souvenirs. Ainsi les dernières marches qu'il me reste à franchir avant la mort seront moins douloureuses. Ces dernières marches qui font écho à celles de l'enfance, je vais les franchir comme une nouvelle naissance. Celle d'un homme nouveau qui s'inscrit définitivement dans le présent. C'est ainsi, on prend congé de soi-même avant les autres, pour atténuer le coup fatal.
Je vous remercie pour tous les bons moments passés ensembles et vous demande de ne pas me chercher. Je vous en supplie, laissez-moi mourir dans la dignité. Laissez-moi renaître plutôt que de m'imposer le constat d'une déchéanche irrémédiable.
Peut-être que vous me comprendrez quand vous aussi arriverez à la troisième marche en partant de la fin. Peut-être pas. Qu'importe! Je ne cherche pas à être pardonné, je ne cherche pas à être compris. Je veux juste me sentir libre et mourir dans la dignité.
Vous aurez à nouveau des nouvelles de moi quand j'aurais franchi la dernière marche.
Arthur