Au seuil de la mort, je te tutoie enfin.
Je n’ai jamais osé toutes ces années. Jamais. Pas assez bien pour toi et puis personne ne devait savoir, c’était notre secret. Oh ! Notre idylle n’a pas duré bien longtemps, le maître amoureux de sa jeune servante, personne n’y a crû. J’ai laissé dire. Le temps s’est chargé de nous séparer. Mais tacitement, nous nous savions liés pour l’éternité. C’était suffisant. Alors, parce que nous nous sommes croisés bien souvent, alors nous nous vouvoyions. J’aimais cela. J’en jouissais.
Aujourd’hui quelle importance ! Ils sont tous morts ! Et moi, je reste là, à voir le soleil se coucher chaque soir, à sentir sa brûlure toujours plus forte me ratatiner la peau. Longtemps j’ai pensé que ce serait plus simple de mourir la première, mais Dieu en a voulu autrement. Je reste là, seule survivante de cet après-guerre, témoin d’une époque révolue et je traîne ma peine et ma tristesse.
Ai-je si envie que cela de te tutoyer en fait ? Je le pensais, mais non c’est un mirage qui a quitté mon cœur. L’essentiel est ailleurs, dans cette fin qui arrive inexorablement, que je lorgne de loin, par pudeur.
Ces mots je les ai pensé souvent ces derniers temps et ce sont encore eux qui me portent vers toi, par ce frais matin de septembre, pour un dernier adieu, un premier et dernier baiser sur ton front froid qui me permettra de te susurrer à l’oreille comme il y a soixante ans je t’aime mon Amour.