Le temps s’arrête… Vous me reconnaissez ? Non ? Mais si, la dernière fois que vous m’avez vu j’étais accroché au balcon du Grand Hôtel de St Saturnin-sur-Yvette et le Cobra venait une fois encore de me glisser entre les mains, vu que je m’étais trompé d’étage…
Ça y est ? Vous y êtes ? Oui, je sais, quand nous nous sommes quittés je soignais mes prétendues tendances suicidaires dans une maison de santé, mais je n’y suis pas resté longtemps vu que mes tendances claustrophobes, bien réelles celles-là, m’ont entraîné à prendre la poudre d’escampette à la première occasion et à reprendre la traque, unique but de mon existence…
J’ai eu, une fois de plus recours à mon informateur. Il paraît que, dans les hautes sphères, certains murmurent et se demandent pourquoi la mission d’éliminer le Cobra ne lui a pas été confiée. Comme si pour remplir une telle mission on pouvait se satisfaire d’un quelconque informateur alors qu’elle nécessite le flair et le doigté qui sont mes meilleurs atouts…
Mon informateur, donc, m’a averti que le Cobra se trouvait… au Népal, plus précisément dans la province perdue du Mustang. Ce type a décidément la bougeotte !
Avant de partir, et histoire de me mettre dans le bain, j’avais potassé le guide d’une spécialiste de renommée mondiale du nom de Sherkane (une sommité sur les questions népalaises) et je me sentais prêt à affronter le voyage.
Un vol sans histoire m’a conduit jusqu’à Katmandou et, à partir de là, pour gagner ma destination, j’ai du m’en remettre à ma bonne étoile : empruntant les transports en commun locaux ou pratiquant la marche à pied de plus en plus harassante au fur et à mesure que le relief s’élevait. Quand, enfin, je suis arrivé à Tsarang, un des plus anciens monastères du pays, j’étais complètement épuisé, couvert de crasse et d’ampoules, aussi maigre qu’un lama adepte du jeune prolongé… Les moines m’ont pris pour un illuminé venu se ressourcer dans le calme des lieux. Calme tout relatif, car le tourisme a atteint ces sommets battus par les vents.
Qu’est-ce que le Cobra peut bien venir faire dans un monastère népalais, au milieu e nulle part, me direz-vous ? Surtout avec son costume Cerutti, il risque d’attirer l’œil. Et bien, figurez-vous que la frontière avec la Chine n’est pas loin et que ces lieux reculés sont le théâtre d’échanges entre agents secrets. Ma mission consiste, certes à éliminer le Cobra, mais aussi, et surtout, à récupérer un microfilm de la plus haute importance qu’il s’apprête à remettre à un homologue Chinois. Et tel que vous me voyez là, installé, je cherche le microfilm !
Le Cobra, ce coyote, a eu l’idée la plus machiavélique qui puisse germer dans le cerveau d’un espion ! Il a dissimulé le microfilm dans un des livres sacrés ! Et des livres sacrés il y en a des centaines à Tsarang, des livres aux « feuillets rectangulaires, enveloppés de tissus chatoyants. Le tout sanglé entre deux planches de bois plus ou moins richement décorées » exactement comme décrits dans le guide de Sherkane !
Quand j’ai eu repéré le Cobra grâce au bas de son pantalon qui dépassait de la robe jaune de prêtre qu’il avait revêtue pour se mêler aux fidèles, je l’ai discrètement suivi et il m’a conduit dans la salle des livres sacrés où, parcourant les étagères, il a longuement caressé les reliures, ouvert certains volumes… Alors, j’ai tout compris ! J’étais placé devant un dilemme épouvantable : soit je suivais le Cobra pour l’éliminer dans un endroit tranquille, à l’abri des regards, soit je tentais de récupérer le microfilm pendant que la salle des livres sacrés était encore ouverte… Et j’ai dû prendre une décision qui m’a broyé le cœur : je devais laisser encore une fois le Cobra me glisser entre les mains et me concentrer sur le microfilm, la paix du monde en dépendait !
Le temps s’arrête. Depuis des jours, je feuillète des livres, les lamas m’ont pris en pitié, ils me prennent pour un érudit et me laissent « étudier » tranquillement. Les caractères sacrés dansent devant mes yeux, les enluminures m’éblouissent et je n’ai encore rien trouvé… L’expression « chercher une aiguille dans une botte de foin » prend ici tout son sens !
Fidèle à mon habitude de ne rien laisser au hasard, ce matin, je suis allé attacher un drapeau de prière. Il claque maintenant au vent parmi les centaines chargés d’emporter vers les Dieux, les prières des hommes…
Mais je ne perds pas espoir car il m’est revenu une pensée de Bouddha, « la patience est la plus grande des prières » et de la patience, j’en ai, faîtes-moi confiance !
Un grand merci à Sherkane et à son précieux guide, sans qui je n'aurais jamais pu entreprendre ce voyage... (note du narrateur)